JDC Jardin 2019 Banniere
20181030 interzun guangzhou
20180410 bricoscopie logo 20180410 jardiscopie logo 20180410 negocescopie logo

Soin des végétaux... Vers quels jardins demain ?

Écrit par Patrick Glémas Le 18 janvier 2019. Rubrique Dossiers

20190118 PHYTOS

C’est fait ! Depuis le 1er janvier, la loi Labbé entre pleinement en application. Dorénavant, plus aucun produit phytosanitaire de synthèse ne peut être commercialisé, détenu et utilisé. L’approche des jardiniers va devoir changer. Mais comment et jusqu’où ? Le jardin a-t-il encore un avenir ? Si oui, lequel ?

L’échéance tant attendue est arrivée, à la grande joie probable du sénateur Joël Labbé qui a inscrit son nom dans le panthéon législatif français. La vente, la détention et l’utilisation de produits phytosanitaires de synthèse sont dorénavant strictement interdites. De quoi bouleverser l’univers du jardin, même si cette date fatidique a été annoncée il y a cinq ans déjà. Reste à savoir, maintenant, vers quoi les jardiniers vont aller, s’ils jardinent encore ! Une profonde remise en cause est en cours dont les tenants et les aboutissants ne sont pas encore connus. Une chose est sûre : les jardiniers vont devoir changer leurs pratiques. Le voudront-ils ? Seront-ils accompagnés pour le faire ?

Le jardin, un vrai anxiolytique

Fournisseurs et distributeurs ont travaillé le sujet. Tous reviennent à un point commun : il faut avoir le bon végétal dans le bon sol et sous le bon climat ! Et pour être complet, qui a été élevé dans la même région où le jardin est installé ! C’est là une évidence qui a été oubliée durant de longues décennies. Et qui va à l’encontre du commerce moderne, avec son organisation nationale et ses achats centralisés pour avoir des prix… Force est de constater que dans les points de vente, les végétaux proposés n’ont pas toujours été adaptés aux zones de chalandise. Que dire des oliviers et des végétaux méditerranéens vendus en Lorraine ou en bord de mer parce que c’était la tendance ?
Difficile, dans ces conditions, pour les jardiniers d’aujourd’hui, qui n’ont qu’une très faible culture du jardin, de s’y retrouver. Si l’évidence veut qu’un végétal en bonne forme, à l’instar de l’être humain, ait plus de chance de ne pas attraper de maladies ou d’être dévoré par des ravageurs, encore faut-il lui apprendre à considérer son jardin comme une globalité. Et là, il y a un gros travail de transmission de savoirs et de savoir-faire à réaliser. « La clé du jardin de demain est d’éduquer les consommateurs sur une démarche plus vertueuse, fait remarquer Stéphane Frisson, Directeur des achats jardin de Jardiland. Le jardin est un vrai anxiolytique. Il s’y passe toujours quelque chose. C’est une véritable parenthèse dans une vie trépidante. Il faut le favoriser ! »

Une mention EAJ plus restrictive encore !

La nécessité est donc de pallier la réduction de la pharmacopée disponible pour le jardinier. D’autant qu’elle risque de se réduire encore avec l’adoption du nouvel arrêté « Emploi autorisé dans les jardins » de juin prochain (voir encadré). Et l’ANSES tarde à donner de nouvelles AMM. Aujourd’hui, il faut environ sept ans pour obtenir une autorisation de mise sur le marché. Du coup, les nouvelles matières actives n’arrivent pas assez vite. Certains en arrivent même à se demander si ce n’est pas un choix délibéré de l’agence ! « L’efficacité du produit n’est plus le problème de l’Anses qui considère que le marché fera la différence entre les spécialités, lâche, un brin désabusé, ce fabricant. La philosophie a changé ces quinze dernières années. L’efficacité ne compte que pour 10 % du dossier. Ce sont la toxicologie et l’écotoxicologie qui prennent le dessus. L’Anses est intraitable sur les risques ». A croire qu’elle a peur des ONG comme Générations Futures ou de 60 millions de consommateurs. L’exemple des rodonticides est intéressant. L’évolution de la législation européenne sur le classement de ces produits anticoagulants, effective depuis mars 2018 et reprise par l’Anses, établit un seuil de concentration en substance active de 30 ppm (0,003 %) au-delà duquel les produits sont classés reprotoxiques. Cela impose qu’ils soient interdits à la vente aux particuliers. D’où une déconcentration de nombreux produits qui implique que rats et souris doivent manger deux à cinq fois plus de produit pour être éliminés. Avec l’apparition de risque de résistance à la clé…

Quelles solutions disponibles ?

Quelle est donc cette pharmacopée disponible ? Pour les fongicides, l’ensemble des besoins est couvert avec l’arrivée de nouveaux produits simples comme le bicarbonate de potassium. Mais aucun n’est systémique ni rémanent, ce qui oblige à multiplier les traitements. Les insecticides sont aussi bien pourvus avec, entre autres, des huiles blanches et de la vaseline, issues du pétrole… Des solutions biologiques sont disponibles, avec des prédateurs des ravageurs comme les chrysopes ou les trichogrammes. Le bacillus thuringiensis a une efficacité théorique, mais se révèle souvent peu efficace sur le terrain car très pointu à mettre en œuvre. Des filets anti-insectes sont maintenant proposés. Certains ravageurs, comme le doryphore, restent en quête de traitements, même si des traitements sont annoncés. Même situation pour les vers blancs et les vers gris.
C’est du côté des herbicides que cela pêche le plus. « Le risque de déception est important pour ces produits car nous n’avons pas de vraies solutions de remplacement, reconnaît Guillaume Roth, Directeur général d’Evergreen Garden Care. Certains vont s’en accommoder, d’autres opteront pour des solutions plus radicales ».
« Les nouveaux herbicides sont moins efficaces, renchérit Kristian Van de Cauter, Directeur commercial et marketing de Compo France. Mais les jardiniers vont s’adapter, comme ils l’ont fait avec l’interdiction du chlorate de soude ». Sauf que les herbicides « naturels » s’avèrent très onéreux, décuplant le coût du désherbage, voire plus quand plusieurs applications sont nécessaires. Quelques-uns pourront toujours faire appel à un paysagiste qui peut toujours utiliser des produits de synthèse. Mais cela a aussi un coût !

Le gazon reste un problème…

Des solutions alternatives existent. Les outils de désherbage manuel reviennent en force. Les fabricants proposent de nouvelles formes et de nouveaux manches, mais ils demandent de l’énergie et du temps. Des désherbeurs thermiques, à gaz ou électriques, se veulent un palliatif, mais ils ne vont pas dans le sens de la protection de l’environnement. Reste le paillage. Les films, bâches et autres tissus à étendre sur le sol sont efficaces, mais ils ne concernent que des nouveaux massifs ou des destructions de pelouse avant installation d’un parterre. Les paillages en sac sont plus pratiques et plus esthétiques, mais plus coûteux. Un sac de 50 l ne couvre qu’un mètre carré !
Le gazon pose le plus de problèmes faute d’herbicide sélectif. « Faut-il s’en inquiéter quand beaucoup de pelouses ressemblent à des prairies plus ou moins denses », s’interroge Stéphane Frisson. Des formules d’engrais 3 actions arrivent qui ralentissent la pousse des mauvaises herbes. Mais ils n’agissent que sur les plantules à lever et ils nécessitent un effet cumulatif. La solution passe plutôt par l’installation d’un robot de tonte qui forcera le gazon à pousser en épaisseur tout en empêchant les mauvaises herbes de s’épanouir. Une solution efficace.

Nourrir les plantes, une opportunité

Cette nouvelle situation est une opportunité pour les engrais et les amendements. Ils sont sous-utilisés en France. Les jardiniers n’en ont pas compris l’intérêt. « Pourtant, un végétal bien planté et bien nourri est plus facile à entretenir », constate Guillaume Roth. « Pour qu’une plante soit en bonne santé, il faut bien la nourrir, confirme Christophe Juif, Directeur général d’Or Brun. Cela passe par la terre, le terreau, l’amendement, les engrais et l’arrosage ».
Reste à faire passer le message auprès des consommateurs. « Le consommateur d’aujourd’hui est plutôt hédoniste, rappelle Kristian Van de Cauter. Il veut passer plus de temps à profiter de son jardin sans y passer trop de temps à l’entretenir ». Au risque, s’il n’a pas une réponse immédiate, de le voir passer à autre chose. De nombreux jardiniers ont déjà opté pour un gazon synthétique dont la croissance des ventes est à deux chiffres ! D’autres ont transformé leur jardin en pièce à vivre équipée de terrasse et de minéraux, avec quelques plantes, pour réduire l’entretien au minimum.

Tout reprendre à la base

Le marché du jardin vit un véritable changement. « Dans les magasins, les univers des plantes, des terreaux et amendements et des paillages vont devoir se rapprocher, plaide Christophe Juif. Il faut faire impérativement sauter les cloisons ! ». Cela passe, en magasin, par une formation des hommes qui ont longtemps raisonné avec des molécules pour résoudre les problèmes. « Nous avons formé nos collaborateurs des produits phytosanitaires ainsi que ceux du végétal car ce sont eux qui ont le premier contact avec les consommateurs, assène Stéphane Frisson. Leur rôle est de savoir ce qui se passe dans le jardin pour conseiller les meilleures solutions aux problèmes des jardiniers ».
Qui distribuera encore des produits phytosanitaires ? Les GSA s’adapteront. Beaucoup d’enseignes ont continué à en vendre malgré l’obligation d’avoir des vitrines. Ce sont des commerçants avant tout et le jardin, bien que marginal, reste important. Ce circuit écoule 36 % du terreau vendu en France ! « Pour notre part, nous avions refusé les vitrines car contraires à notre modèle de libre-service, précise Benoît Auret, de Système U. Nous avons réorienté notre offre autour de notre accroche : Cultivons la nature. Nous n’avons pas connu de trou d’air, au contraire. Nous allons arrêter les engrais de synthèse pour ne garder que ceux qui sont UAB. Avec notre slogan Grandissons ensemble, nous avons une démarche de progrès. Notre discours est clair donc facile à expliquer ».

Quelle distribution demain ?

Les GSB s’intéressent toujours au jardin, même si certaines enseignes se cherchent toujours un peu. Castorama se veut plus près de la nature et réintroduit le végétal dans ses magasins avec les produits qui vont avec. Le groupe Adeo (Leroy Merlin et Weldom) pratique un jardin responsable avec le retrait des produits de synthèse depuis quelques années. Le groupe met en avant des solutions alternatives comme les outils à main et les paillages. Bricomarché s’ancre sur son maillage local pour conforter son offre.
« Cette interdiction des produits de synthèse nécessite de faire découvrir une nouvelle approche passionnante du jardin en redécouvrant la nature, ajoute Benjamin Déjardin, Président de la FNMJ (Fédération nationale des magasins de jardinage). Ces nouvelles techniques alternatives requièrent une réflexion globale de la part du jardinier sur son « écosystème de jardin ». Nous travaillons à donner les moyens à nos conseillers vendeurs de transmettre ce savoir-faire au grand public pour qu’il découvre la nature avec succès ».

Passer du curatif au préventif

Tout l’enjeu du marché du jardin, avec l’arrêt des produits de synthèse, est de passé du curatif au préventif. Une transformation qui va demander des efforts. Et qui aura des conséquences économiques. En 2018, la part de ces produits a représenté plus de 60 % du marché ! Le marché n’a pas régressé, peut-être parce que des jardiniers ont fait des réserves… Pour les herbicides, le glyphosate s’est accaparé 40 % du chiffre d’affaires des herbicides. Retombera-t-il brutalement à 0 % en 2019 ? Reste que les perspectives, même en étant optimiste, anticipent un recul global du marché de 10 à 15 %.
Les fabricants se préparent à la nouvelle donne. Ils font face à des pertes de revenus dues à l’arrêt brutal des ventes alors que des produits n’ont pu être rentabilisé que sur quelques années au lieu des dix ans habituels ! Ils ont aussi dû financer les vitrines ces deux dernières années. Et s’occuper de la récupération des produits soit pour le détruire soit pour les mettre sur le marché des professionnels qui peuvent les utiliser jusqu’à juin 2020. « Tout cela a un coût, annonce un fabricant. La distribution doit comprendre que nous ne sommes plus une vache à lait car les marges ne sont plus les mêmes ! Nous avons dû absorber des coûts importants avec la mise en place de la loi Labbé. D’autant que nous devons aussi faire face à la concentration de la distribution qui fait pression sur les prix. C’est logique, mais c’est un jeu économique très dangereux ».

Quel avenir pour le jardin ?

Autre interrogation : l’avenir du jardin ! « Le jardin type n’existe pas, affirme Christophe Juif. Chaque jardinier a son jardin et nous devons répondre à chaque besoin. Nous devons arrêter d’être dogmatiques pour devenir pragmatiques et apporter des solutions aux jardiniers ». Mais y aura-t-il encore des jardins dans les années qui viennent ? Le jardin d’agrément, ou plutôt les jardins tels que nous les connaissons aujourd’hui, ne datent que des années 80. Ils ont pris la place des jardins vivriers en même temps que l’essor des jardineries.
Avec le basculement actuel, le jardinier va devoir passer plus de temps dans son jardin afin d’intervenir en préventif. Est-ce compatible avec les modes de vie actuels ? Qui peut passer chaque jour inspecter ses plantes pour intervenir à temps ? Et le retour du potager ne marque-t-il pas la fin du jardin de fleurs ? Sauf chez ceux qui peuvent s’offrir les services d’un paysagiste, comme les demeures bourgeoises d’autrefois qui disposaient de leurs propres jardiniers… Le futur du jardin serait-il écrit dans le passé ? Qui sait ?

20181210 aod1