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CES Las Vegas 2019 : Sur fond de tension

Écrit par Deborah Koslowski Le 13 mars 2019. Rubrique USA

20190313 CES

Certes ce fut une fois de plus la foule des grands jours et, comme d’habitude, les visiteurs se sont bousculés dans un joyeux désordre à la découverte des nouveautés et innovations éparpillées sur les divers sites de ce salon pas comme les autres. Pourtant derrière cette ambiance bien particulière, le fameux CES de Las Vegas s’est tenu sur fond de conflit américano-chinois lourd de menaces pour l’équilibre économique mondial. Si la capitale du jeu reste le grand rendez-vous planétaire de l’électronique grand public, il n’en reste pas moins vrai que tout n’est pas rose dans un domaine où tous les coups sont permis.

En effet la guerre commerciale, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, engagée par le président américain se joue quasi essentiellement dans le domaine des hautes technologies lesquelles décideront de la physionomie et de l’avenir du siècle présent et futur. L’enjeu central de ce conflit qui ne cesse d’enfler se nomme 5G. Contrairement à la 4G, cette redoutable découverte s’accompagne d’une mutation technologique déterminante. Il faut bien comprendre qu’elle permet la transmission immédiate sans interruption des données, condition sine qua non au fonctionnement de l’intelligence artificielle. Sont donc concernés absolument tous les secteurs qui commanderont notre vie future. Citons pêle-mêle, sans hiérarchie spécifique, tant leur importance est essentielle, l’internet des objets, les véhicules autonomes, la médecine et les soins, l’enseignement à distance, les drones, voire même le transport aérien, et plus terrible encore, la robotisation des champs de bataille, comme le prophétise l’excellent économiste Nicolas Baverez qui ne cesse d’alerter le monde dans ses nombreux éditoriaux et articles, tout en citant nommément l’ennemi, à savoir le géant chinois Huawei. Il faut croire qu’il a été entendu, puisqu’après les mesures de rétorsion prises par les Américains, de nombreux pays occidentaux ont enfin réalisé la mesure du danger et pris des décisions destinées à freiner la montée en puissance de ce colosse dont les pieds ne sont surtout pas d’argile.
Toujours est-il qu’à l’exemple de l’Angleterre, qui dominait le monde au XIXe siècle grâce au contrôle des mers et par conséquent les échanges commerciaux planétaires, il est d’ores et déjà acquis que le pays qui aura la maîtrise de la 5G, dirigera le monde, ni plus ni moins. Avec cette arme redoutable, il pourra connaître, détourner, voire siphonner les données, et pire les détruire ou interrompre à tout moment leur transmission. La réalité est d’ores et déjà prête à dépasser la fiction. Huxley et consorts qui ont annoncé à leur façon cette apocalypse en devenir avaient donc quelque part raison.

Un moloch nommé Huawei

Dans cette bataille de titans qui s’annonce entre les USA, voire l’Europe si elle prend la réelle mesure du danger imminent, et la Chine, l’ennemi à abattre du côté des démocraties occidentales a un nom. Il s’appelle Huawei. L’entreprise de l’empire du Milieu est devenue en même temps le symbole et l’enjeu d’une guerre technologique totale à laquelle se livrent les deux premières puissances mondiales. Il faut comprendre qu’en une seule petite décennie, le groupe créé par un ancien ingénieur de l’armée chinoise s’est hissé au deuxième rang dans le marché des smartphones, derrière Samsung mais devant Apple, clairement en perte de vitesse, grâce notamment à des dépenses pharaoniques en termes de recherche et développement. Celles-ci atteignent le chiffre démentiel de presque 14 milliards de dollars par an ! Oui, vous avez bien lu ! Ainsi avec de tels moyens, l’entreprise s’est hissée au sommet mondial de la technologie, constituant le plus bel exemple de réussite planétaire d’un acteur du complexe militaro-industriel, ce qui montre bien l’ampleur de l’enjeu et de la guerre totale qui s’annonce. Pour atteindre un tel niveau de puissance, il ne faut surtout pas oublier que Huawei a profité pleinement de l’appui des autorités gouvernementales, avec des procédés loin d’être orthodoxes comme le pillage technologique des concurrents, un protectionnisme absolu sur le marché national, malgré les accords de libre-échange, et un appui total des exportations de la part de l’état via le soutien de la banque de Chine à destination du développement des fameuses nouvelles routes de la soie. Sans oublier non plus que Huawei se trouve impliqué dans le programme de surveillance numérique de la population chinoise par le système de crédit social, ce qui lui permet de collaborer totalement avec le système sécuritaire du pays.

Riposte

La réponse américaine s’inscrit dans une riposte à la hauteur de ce défi stratégique. Les Etats-Unis veulent empêcher à tout prix la technologie chinoise d’accéder à certains composants essentiels, en particulier les semi-conducteurs. Ainsi excluent-ils Huawei des appels d’offres lancés par les pays alliés ou supposés comme tels, en pratiquant la politique des menaces commerciales, ce qui a eu pour effet d’être suivi par de nombreux pays, comme le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, et même plus récemment l’Allemagne. L’objectif américain est donc clair. Il s’agit à tout prix d’empêcher la Chine de posséder l’hégémonie technologique via Huawei et les conséquences terribles qui pourraient en découler. Malheureusement cette ambition est freinée par l’absence d’acteurs d’envergure compétitifs dans la 5G, conséquence d’une instabilité politique dans le pays donc d’une volonté commune. Dans ce contexte, l’Europe a donc quelque part un rôle à jouer avec ses champions des télécommunications comme Alcatel, Ericsson ou encore Nokia, mais elle manque clairement d’une véritable stratégie qui passe par une vérification stricte des prises de contrôle d’actifs numériques par des investisseurs chinois, et surtout un soutien massif aux grands acteurs du secteur notamment Nokia et Ericsson, afin d’éviter tout retard technologique, potentiellement mortel pour nos démocraties face à un Empire du Milieu qui imposerait une domination sans pitié sur nos libertés, via l’alliance du capitalisme totalitaire et de l’intelligence artificielle. Aussi est-il urgent de répondre au défi chinois symbolisé par la domination de Huawei. En cas d’échec, reste quand même un espoir. La Chine n’a pas non plus vraiment l’intention de détruire le monde, mais la volonté de retrouver sa place de première puissance économique mondiale, qu’elle a possédée durant des siècles. Il est donc bien normal qu’elle souhaite retrouver son rang. Et puis il est temps aussi de calmer les ardeurs américaines, pas animées non plus des meilleures intentions. Quoi qu’il en soit ; voilà donc la planète engagée dans une compétition impitoyable. Que le meilleur gagne mais dans le respect de l’humanité.

Alexa nous attend

Quel rapport avec le bricolage, l’aménagement de la maison, allez-vous penser ? Il est pourtant de plus en plus étroit à mesure que le monde évolue dans une connectivité que rien ne semble arrêter. L’internet des objets est devenu un phénomène qui ne cesse de se banaliser, à tel point que l’innovation ne nous étonne plus guère. Attention à ce phénomène de banalisation à long terme. Néanmoins, il n’en reste pas moins vrai qu’une découverte vraiment innovante continue à susciter la curiosité du consommateur. A cet effet, force est de constater que les assistants vocaux sont les nouvelles stars du marché de l’électronique grand public. C’est une fois encore les entreprises américaines qui ramassent la mise. Conjugués au développement de l’intelligence artificielle, ces fameux assistants permettent de simplifier l’accès à Internet et de piloter les objets de notre vie courante. C’est Amazon qui semble tenir la corde, avec Alexa, dont l’accouchement ne s’est cependant pas opéré sans douleur. Ainsi a-t-il fallu plus de 4 ans pour que la célèbre marque américaine parvienne à la lancer sur le marché français, en raison de la complexité de notre langue, avec ses subtilités, ses homonymes et ses accents, malgré les quelque 10 000 personnes employées dans le monde à son développement multilingue. Toujours est-il que le leader est talonné par un autre acteur d’envergure, et non des moindres, puisqu’il s’agit de Google. Les deux marques semblent d’ailleurs dominer le marché puisque même Apple a du mal à trouver une place au soleil. Samsung essaie lui aussi d’imposer le sien, nommé Bixby, tout en repoussant de mois en mois la version française. Face à ces géants, d’autres protagonistes tentent de s’introduire dans le jeu, à l’instar d’Orange qui s’est allié à Deutsche Telekom, afin de développer une solution européenne, pour cependant intégrer une partie des services d’Amazon pour plus d’efficacité… Des start-ups françaises développent également leurs propres outils, à l’exemple du Français SNIPS. Il n’en reste pas moins vrai que les américains font très largement la course en tête. Et les chinois, pensez-vous ? Pour l’instant, ils possèdent leurs propres solutions destinées à leur marché intérieur riche de centaines de millions d’utilisateurs.

Quel intérêt pour le consommateur ?

Voilà donc l’état des lieux en ce qui concerne les principaux acteurs du marché. Mais quid de l’intérêt de ces assistants vocaux pour le consommateur ? Si d’aucuns les considèrent comme inutiles, il ne faut pas oublier que l’on disait la même chose à propos des smartphones il y a quelques années. On connaît la suite… Il semble pourtant qu’ils sont amenés à prendre le même chemin. Popularisés par les enceintes connectées, ils se nichent désormais dans n’importe quel objet ainsi doté, à l’exemple des lampes, des réfrigérateurs, des téléviseurs sans oublier les smartphones ou les PC, pilotables à la voix. Plus il y aura d’appareils compatibles, plus il sera possible d’utiliser une commande vocale pour tous les gestes du quotidien. Tout ceci aura bien évidemment des conséquences sur le plan industriel. Fini, les interrupteurs, les écrans tactiles. Il est ainsi possible d’utiliser tous les objets de la maison sans toucher un seul bouton. A titre d’exemple, quel bonheur de mettre une climatisation à température ambiante sur simple demande ! Ce nouvel accès de fièvre technologique va donc très certainement bouleverser bien des habitudes. Les fonctions d’accueil sont les premières concernées avec le développement conjoint de la robotique et des objets connectés. La voix, cette interface naturelle, permettra au plus grand nombre l’accès aux assistants vocaux très simples d’utilisation. Pas besoin de savoir lire ou écrire pour interagir. Mieux ou pire encore, la voix pourra se transformer en outil de reconnaissance biométrique. Les services clients des grandes entreprises se sont d’ailleurs d’ores et déjà emparés du sujet via des robots appelés chatbot, capables de répondre à des questions simples. Plus d’humains au bout du fil mais des machines capables de dialoguer grâce à l’intelligence artificielle. Certes nous n’en sommes qu’aux débuts de cette nouvelle ère, mais il est certain que des pans entiers de l’économie seront bousculés, à commencer par les centres d’appel.
Il est donc évident que tout ce qui touche à la maison sera impliqué au premier chef. Ce qui sert à la bâtir depuis l’outillage de base au matériel de construction le plus sophistiqué sera connecté pour plus d’efficacité et de sécurité. Mais c’est dans nos appareils électroménagers, équipements de confort, mais également tout ce qui concerne dans notre consommation d’énergie que ces nouveaux produits feront partie intégrante de notre quotidien. Les entreprises françaises commencent à se positionner sur ce secteur, dont certains avec beaucoup d’à-propos à l’exemple de Legrand. La grande distribution occupe également le terrain avec Leroy Merlin. Néanmoins, il reste du chemin à parcourir, tant il est vrai que nous avons pris un certain retard. Pas mal de start-ups connaissent des difficultés en raison d’un manque chronique de financement et d’un nombre trop restreint de business angels.
Un mot pour finir sur cette fameuse French Tech qui défraya la chronique en son temps. Certes, elle est toujours présente en masse avec plus de 400 exposants, mais il semble qu’elle s’essouffle en termes de qualité faute d’une inadaptation de l’offre.
Avec cette édition 2019, le, CES a offert eux visages. Le premier plus souriant a montré le dynamisme d’un secteur dont personne ne connaît les limites dans notre vie quotidienne tant les champs d’application semblent infinis. Le second, beaucoup plus sombre, dévoile les prémices d’une terrifiante guerre technologique sans merci. Une nouvelle guerre des mondes, sauf que cette fois-ci ce n’est pas un roman. Finissons cependant sur une note optimiste en faisant confiance à l’homme, sa conscience et sa raison, ce qu’aucun robot ne remplacera jamais.•